Denis Moreau
philosophe et ami
de
Jacques Ricot
a bien voulu nous envoyer
le texte de sa prise de parole
en l’Eglise de Sainte-Luce-sur-Loire
avec l’accord de la famille du défunt
Il y a quelques jours, j’ai rendu visite à Jacques à l’hôpital. Il était lucide sur le fait que sa mort était proche, nous avons parlé de ses obsèques. Il m’a dit (je cite ses mots) qu’il était agacé de voir que, de plus en plus, les cérémonies d’obsèques se transformaient en « hommages » au défunt, alors qu’elles devraient être des « adieux ».
Même si j’ai aujourd’hui très envie de rendre hommage à Jacques, je vais essayer de respecter sa volonté, et donc de lui dire « adieu » en quelques mots.
Adieu, en un seul mot, est la forme contractée d’une formule latine (ad Deum) qui signifiait « je vous recommande à Dieu ».
Le mot « adieu » nous parle de Dieu, il nous rappelle donc que Jacques était chrétien. Il fut dans sa jeunesse un catholique du genre plutôt remuant et joyeusement contestataire, militant et assoiffé de justice. Sa foi devint ensuite sans doute plus classique, et plus apaisée aussi, mais pas moins intense, engagée et importante pour lui. Il était pudique à ce sujet et évitait de parler publiquement de sa foi (par exemple il n’aimait pas qu’on le désigne comme un « philosophe chrétien »), mais cette foi fut par la suite le terreau d’autres formes de militantisme que celles de sa jeunesse. Que nous partagions ou non cette foi qui fut celle de Jacques, je pense que nous avons tous été sensibles à la générosité et à la constance douce et souriante de son engagement, à son respect des personnes, amis comme adversaires, à son sens du dialogue, à sa recherche de l’exactitude dans la formulation des idées et l’expression de la pensée, à ses multiples activités en faveur de la diffusion de la philosophie dans la vie de la Cité.
Adieu signifie « je vous recommande à Dieu ». Je crois que nous pouvons aujourd’hui placer cette formule dans la bouche de Jacques en considérant qu’il l’utilise en parlant de nous, et en pensant faire, de son point de vue, quelque chose de bon pour nous. Cela nous rappelle que Jacques était quelqu’un de très généreux. Il ne souhaitait pas d’hommage, mais ce ne sera pas lui être infidèle si chacun d’entre nous, lors des temps de méditation de cette cérémonie, prend quelques instants pour faire mémoire de tout ce dont, d’une façon ou d’une autre, il est redevable à Jacques. En ce qui me concerne, ma gratitude est grande, pour tous les bons moments passés ensemble et nos rituels déjeuners partagés place Mellinet, pour les discussions philosophiques, pour les textes et les livres dont Jacques a toujours patiemment relu les manuscrits avec beaucoup de bienveillance et de rigueur, pour le travail sur sa thèse, pour les matchs ensemble à la Beaujoire, pour l’amitié fidèle et réconfortante. J’ajouterai cette note plus personnelle : lorsque je suis arrivé à Nantes en 1996, j’étais un jeune philosophe très timide et complexé, manquant beaucoup de confiance en lui. C’est Jacques qui, patiemment, avec beaucoup de tact, de finesse, d’amicale persuasion aussi m’a permis de prendre confiance en moi, d’intervenir dans le débat public, d’écrire des livres. Il m’a donné ce que le philosophe Malebranche appelait « du mouvement pour aller plus loin ». Je suis sûr que je ne suis pas le seul dans ce cas. Souvenons-nous donc avec gratitude, pour dire adieu à cet homme, de tout le bien qu’il a fait en passant parmi nous.
Adieu signifie « je vous recommande à Dieu ». Par cette formule et pour ceux d’entre nous qui estiment que les prières servent à quelque chose, Jacques nous demande également aujourd’hui de prier pour lui. Je peux témoigner que sa foi ne l’a pas quitté, et l’a sereinement accompagné, lors de ces derniers et éprouvants mois de maladie. Durant cette période, Jacques a vécu tout ce sur quoi il avait réfléchi, lui qui a tant travaillé sur les questions de fin de vie et de soins palliatifs. Dans ces moments très difficiles, il a offert, en homme de conviction, un bel exemple de cohérence entre une vie et une pensée.
Dans les dernières semaines de son existence, Jacques a souvent relu, ou se faisait relire, un texte intitulé « Le courage de l’abandon » dans lequel le théologien Joseph Caillot, atteint de la maladie de Charcot, envisage sa mort prochaine. Je vais pour finir vous lire quelques extraits de ce texte
« Il y a deux aspects dans l’abandon, par un côté, le courage qui consiste à devoir quitter définitivement ses tâches, à devoir renoncer définitivement à ses projets ; par un autre côté, le courage de s’abandonner à l’inconnu qui vient, en s’exerçant à y discerner la présence de Dieu. Ce sont les deux faces indéchirables d’une même aventure spirituelle que je ne maîtrise pas. Le courage de l’abandon s’inscrit dans la tension entre la mort qui vient et l’amour qui demeure [et en prononçant le mot amour, je pense évidemment à Maryvonne, qui a été la compagne de Jacques et l’a si attentivement accompagné dans la maladie]. Si l’amour ne tombe jamais à terre, s’il est fort comme la mort et, même, nous le croyons, plus fort que la mort, il constitue du même coup la seule voie royale qui nous reste quand tout semble perdu ».
Dans sa vie aussi bien que dans ses derniers mois habités par le courage de l’abandon, Jacques s’est efforcé d’être fidèle à cette voie royale.
Adieu donc, cher Jacques.
Denis Moreau

Merci à tous
pour avoir permis la publication de cet adieu.
Georges